Juillet - Septembre 2026 - Bienvenue sur le site du Quatrième Groupe
0+0 = la tête à Toto
« Seul celui qui a peu de moyens a quelque chose à dire. »
André du Bouchet
Toto est une figure qui circule dans la culture comme le représentant anonyme (sans auteur, sans dossier, sans diagnostic) de ce qui, en chacun, résiste à la bonne entente du sens. L'actualité politique autour du soin psychique témoigne quant à elle d'une volonté affirmée de classification, d'objectivation de la souffrance psychique et d'une recherche de protocoles pour y remédier.
La psychanalyse ne saurait certes s'exempter du recours à l'objectivation. L'expérience de la cure, en revanche, dévoile sans cesse le lien intime entre la souffrance psychique et la façon dont un sujet a été ou s'est objectivé dans son histoire ; quant aux symptômes, ils attestent de tentatives plus ou moins encombrantes pour tenter d'exister subjectivement — malgré tout. La cure analytique, via l'expérience du transfert, sollicite un travail de subjectivation visant à redonner au sujet une capacité à historiciser sa propre histoire, à remettre en jeu les assignations identificatoires dans lesquelles il s'est aliéné.
L'appétence sociale actuelle pour l'objectivation et la transparence ne témoignerait-elle pas d'une sorte de panique, muée en hostilité, à l'égard du négatif, de l'insaisissable, de l'instable ? D'une fébrilité inquiète, retournée en militance, à l'endroit de l'avant les mots — de l'infans —, ou, dit autrement, de l'« infracassable noyau de nuit » (André Breton) qui, au cœur de la subjectivité, trouble sans cesse nos certitudes identitaires ? Cette part inexpugnable de folie chez l'Homo demens (Edgar Morin) pourrait bien être le fond noir d'un héritage que nous ne parvenons plus vraiment à élaborer collectivement.
Que la bataille politique fasse actuellement rage autour de l'enfant serait, de ce point de vue, particulièrement symptomatique de notre rapport collectif à cette pourtant si précieuse vulnérabilité. Grande est en effet la tentation, à l'endroit où nous sommes le plus faillibles, de récuser l'autre, l'appel au prochain. L'enfant objectivé, diagnostiqué, identifié, pourrait dès lors dire quelque chose de l’enfant désespérément sage, intelligent, rangé, que nous sommes devenus : de celui qui, en chacun, aspirerait à être enfin quitte de toute altérité et de toute altération, de toute dette ou héritage — de tout transfert.
C'est précisément cet irréductible que Ghyslain Lévy nomme, dans son dernier ouvrage, L'idiot intime. L'idiot intime est le nom de ce qui, en nous, résiste à toute assignation. La cure serait alors cet interstice fragile où cet irréductible trouve à se reloger — non pas guéri, mais rendu à quelque chose comme un horizon.
L'idiot intime nous parle de l'enfant décontenancé, médusé, authentiquement troublé — de celui qui a vu la Gorgone ; il nous parle du trauma, de ses effets de pétrification - des enclaves mélancoliques en chacun. Mais il est aussi, depuis l'écriture ou le travail psychanalytique, non seulement un lieu de ressourcement, mais le point de rebroussement d'une résistance qui fait fond sur la puissance du fragile — lieu d'une subversion singulière qui puise dans la puissance impuissante du muet, du « muet dans la langue » (André du Bouchet).
Terminons cet éditorial par quelques dates importantes concernant les activités scientifiques du Quatrième Groupe à venir :
Du 21 au 27 août aura lieu, au Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle, un colloque international co-organisé par le Quatrième Groupe, la Société Psychanalytique de Montréal et la Société Belge de Psychanalyse. Son thème — La psychanalyse altérée ? Écouter, transformer, transmettre aujourd'hui : « La psychanalyse – qui ne propose ni une conception du monde, ni un projet de société – ne s’est créée et ne pourra se renouveler que dans une transmission passant par sa pratique, la formation de psychanalystes et l’écoute des enjeux psychiques corrélés aux transformations sociales et culturelles. Ces transformations viennent aujourd’hui interroger directement la dimension politique tant du travail de culture dans la cure – et dans les dispositifs qui s’y réfèrent – que du travail de désaliénation qui incombe à tout sujet. Que peuvent les psychanalystes, quand la guerre se généralise et se démultiplie à l’échelle des individus comme à l’échelle des nations ? Quand la falsification de l’intime et la précarisation des identifications se rejoignent dans un processus de déréalisation ? »
Le samedi 26 septembre, nous aurons le plaisir d'écouter Ghyslain Lévy, Jean-Louis Quéheillard, Édith Schwalberg et Annaël Vialleton lors de notre Journée scientifique interne (réservée aux membres et participants du Quatrième Groupe) dont le thème sera — L'écoute en questions : bruits et silences du corps.
Olivier Paccoud
Responsable du site
