Bibliographie
Christiane ROUSSEAUX-MOSETTIG
Membre
Livres

Plus on regarde les mots, plus ils nous parlent de loin, écrivait Karl Kraus. Ils nous arrivent chargés de sédiments d’images et de pensées des générations antérieures. Nous puisons dans ce trésor intérieur pour former des pensées nouvelles. Dans les formes qu’ils nous offrent et leur brèche étroite, nous tentons laborieusement de faire passer la vastitude de notre vécu. Freud inventant la psychanalyse, les écrivains et les poètes, et les chercheurs dans les sciences, nous donnent quelque peu accès à ces réseaux enchevêtrés qui animent la surface du texte et nous fait penser. Mais les idéologues avec les mêmes médiateurs que sont les mots, détruisent le sens et obscurcissent la capacité de juger. La tache d’encre du lapsus calami qui échappe à Freud creuse un trou noir dans sa page d’écriture, comme une zone plus dense et obscure sous lequel se tient l’inconnu.
L’inconnaissable est au cœur de la pensée freudienne et nous jetons des passerelles vacillantes par-dessus les terrains inexplorés, et passant de l’autre côté nous envisageons alors de cette autre rive ce qu’il faudrait construire, ce faisant un pont se construit, un pont de mots. J’aimerais, si j’osais le faire, emprunter à Wittgenstein une comparaison plus paisible et dire que cette suite de textes forme un « album » d’esquisses de paysages, surgis au cours de longues promenades faites de mille détours, de croisements et de quelques accidents. Le paysage à demi dévoilé et à demi caché, m’a donné envie de poursuivre dans les chemins que proposent certains textes freudiens. Chemin, métaphore fréquente qu’il emploie pour parler de sa recherche, mais aussi littéral quand ils mènent à la découverte inopinée d’un coin aux champignons. Freud écrivait à Ferenczi : Je tiens à ce que vous ne fabriquiez pas des théories, elles doivent vous tomber dessus comme dans une maison des invités inattendus.
Ces textes, souvent anciens se sont appuyés sur ce que l’auteur de la psychanalyse nomme constamment des concepts d’aide, ces constructions utiles le temps de s’en servir, échafaudages à ne pas confondre avec la bâtisse et indispensables le temps de la construction, et on en change quand l’expérience le demande. Ils ont une fonction analogue à la langue d’images sans laquelle on ne peut rien percevoir mais, bien que nous soyons forcés de l’utiliser pour décrire quoi que ce soit, ces comparaisons ne forment qu’une série, c’est-à-dire quelque chose d’ouvert, qui peut se continuer et non pas former un système comme peuvent le faire des concepts ; aucune d’elles ne peut donc prétendre à être la meilleure et la dernière car la distance entre le mot et la chose n’est jamais comblée. C’est ainsi que cet objet auquel la méthode analytique donne accès, ne peut se présenter de façon exhaustive et systématique, et ce n’est pas sans nostalgie que Freud y renonce car elle rendrait la transmission de la psychanalyse tellement plus facile.
Donc pas d’explication, sinon après-coup et pour le temps d’en parler. L’esprit positiviste régnant sur notre époque, qui ne veut que des faits et rien que des faits, ne pourrait envisager que le jaune vif du bouquet des souvenirs-écrans ne soit pas celui des pissenlits, bien réel et imprimant sa marque, mais puisse faire signe vers quelque chose qui n’est pas là, insu et secret, et qui pourtant signalé par son excessive clarté peut être démasqué par l’analyse. Clarté : « Deutlichkeit », signifiance, de « deuten » : montrer du doigt, vouloir dire quelque chose à quelqu’un au-delà de ce qui est simplement perçu, ce mot et son registre visuel répond mal à celui ancré dans la signifiance.
Freud s’appuie sur l’usage de la langue auquel il accordait une grande sagesse, et remarque qu’il a déjà fait un travail préalable en donnant un air de famille à toute sorte de petits phénomènes anodins. Simples bévues vite oubliées, ils sont retenus avec sa ribambelle de mots déjà apparentés par la langue par leur préfixe VER, et ces non-évènements deviennent alors observables. Il fait grand cas de ces petits phénomènes parce que chacun peut en faire l’expérience directement sur lui-même, et les éprouvant en construire un savoir. Observables une fois construits, ils sont des actes psychiques de plein droit, porteurs d’une double intention se contrariant, inconsciente et consciente. Avec peu de moyens théoriques, son analyse exerce la sensibilité et l’intellect à les reconnaître quand ils se manifestent, et ce faisant, il construit un « modèle de recherche » qui dégage laborieusement la manière de poser les questions importantes pour la psychanalyse avec une grande netteté signifiante. La netteté signifiante, Deutlichkeit, si on la libère du registre visuel, rencontre le mot « appeler » rufen et prend toute sa valeur de signifier quelque chose à quelqu’un – à condition de ne pas laisser la voix s’assourdir dans le sens actuel du mot « provoquer », et tout autant dans celui de « hervorgerufen », occasionner. Les deux langues, sous on ne sait quelle contrainte rabattent l’impulsion à dire que porte le mot sur un sens causal, et les âmes deviennent de petites machines.
C’est en s’appuyant encore sur l’usage de la langue que Freud s’approche au plus près de l’expérience vécue. L’expression « contact avec l’actualité », ou les adverbes comme « zunächst » tout de suite, au plus prés, tombent sous sa plume quand il recommande de ne pas négliger d’utiliser d’abord ce qui vient à l’esprit de l’analysant. La méthode qui peut se résumer à l’énoncé de la règle fondamentale, est étroitement attachée à l’expression qui désigne ce lieu psychique : « la surface psychique actuelle », cette expression un peu énigmatique théorise au plus près de ce qu’elle décrit, en deçà de toute superstructure théorique. Cette manière d’exposer me donne l’occasion d’un autre texte : la présentation de la psychanalyse. Ce mot « présentation » n’est pas « représentation » mais mise en présence, autant que faire se peut, au moment même où cela a lieu à l’interface du préconscient/conscient. Processus discontinu où des couches psychiques distinctes et reliées entre elles, entrent périodiquement en contact, par coups rapides et périodiques, et donne un sentiment du temps spécifique à la vie psychique. Il utilise le mot « Darstellung » présentation, dans une expression qu’il ne reprend plus après l’Interprétation du rêve : la force de présentation. Elle est celle du désir inconscient qui diffuse son intensité sur des représentations disponibles et les haussant à la présentation les rend perceptibles à la conscience.
Freud, interrompant son développement, jette sur ce qu’il a écrit précédemment un regard rétrospectif et lui reconnaît le caractère d’être « génétique », ce qui me donne l’occasion d’un autre texte : « La présentation de la croissance interne de la psychanalyse ». Ce mot n’a rien à voir avec un développement biologique, encore moins avec une succession logique. Il descend d’un héritage culturel qui remonte à Goethe, que l’on peut reconnaître quand il compare la croissance du transfert avec le renouvellement tissulaire du cambium de l’arbre. Il fait parcourir à nouveau son lecteur par les voies de son invention, et mettant ainsi le concept en contact avec de nouvelles strates psychiques, lui redonne sa force de représenter. Ce texte met l’accent sur la présence d’autrui qui écoute et objecte, éveille des pensées nouvelles, elles peuvent déconcerter ou ouvrir un autre point de vue, de toute manière elles désorganisent quelque peu l’exposé, et donne son allure au travail de pensée, avancées et reculs, pénibles moments d’inertie, mauvaise humeur, moments de triomphe, ce tumulte serait l’écho lointain du mode de travail alternant des pulsions, s’élançant vers l’avant, retournant en arrière. La mise en mots porte des enjeux de survie.
Les mots à double sens ou ambigus permettent de raccrocher des mots à significations multiples à des situations disparates ou très éloignées, les rapprochant, elles les rendent significatives et un symptôme peut disparaître. Mais l’extrême plasticité de la langue permet aussi à l’idéologue de faire voir ce qui n’est pas là et empêcher de voir ce qui est là. Ainsi le tyran plie les esprits. Après le texte sur l’ambiguïté des mots, intitulé « l’équivocité chancelante des mots », expression empruntée en partie à une traduction d’Hannah Arendt, suit celui sur Victor Klemperer et son balancier qui donne un terrible témoignage de l’influence que les mots peuvent exercer sur les individus.
De même qu’un phénomène psychique est un phénomène de frontière situé à l’interface de deux systèmes, de même les mots sont des entités psychiques à deux faces qui unissent deux ordres de faits hétérogènes, le son et le sens qui, conjoints, créent les mots. Nos actes de parole ne cessent de résonner avec cet événement primordial où le sens s’est incorporé dans le son, où deux chaos se donnent forme en s’unissant : la nébuleuse des pensées et la masse tout aussi amorphe et indistincte des sons, en se délimitant mutuellement se fragmentent en unités
120 pages.
Articles
Comment de l'état de passivité et de soumission peut surgir des comportements pervers. Comment l'écrivain Imre Kertész trouve une autre issue : la création, fonction vitale.
Cet article est paru dans " La situation de la psychanalyse – ACTES I - 2012"
Présentation de l'ouvrage en cliquant sur le lien.

RÉSUMÉ
La pensée vagabonde est une coopérative d’assistance mutuelle à l’auto-édition qui soutient et diffuse les créations intellectuelles ou artistiques de ses membres.
http://lapenseevagabonde.org/