Bibliographie
Sophie de MIJOLLA-MELLOR
Ancien Membre
Livres

Ce texte propose une approche psychanalytique de l’arrogance, considérée à la fois comme une pathologie du narcissisme et comme le révélateur des relations de domination. Sont donc explorés les domaines de l’intime, de l’individuel, mais aussi du groupal, du social, au travers de l’étude d’événements contemporains, de personnages historiques et littéraires. Le fait d’articuler ces différents champs constitue tout l’intérêt de cette notion d’arrogance.
C’est donc une vaste étude, qui confine à la recherche d’exhaustivité des occurrences de l’arrogance, trouvée aussi bien chez l’enfant que chez l’adolescent, le chef d’entreprise, le criminel, le dirigeant politique… Cet ouvrage est d'une très grande nouveauté dans le champ de la recherche psychanalytique. Il se démarque de par ses qualités d’ouverture, ses analyses liées à l’actualité et son canevas littéraire.
224 pages.

Peut-il exister un ordre qui ne passe pas par l’autorité et ne repose pas sur la hiérarchie ?
En psychanalyste, Sophie de Mijolla-Mellor parcourt des domaines variés allant de l’anthropologie à la philosophie, de l’Histoire aux histoires, celles que racontent les patients en analyse qui ont souvent eu maille à partir avec parents et éducateurs parce qu’ils voulaient leur imposer un ordre qui n’était pas le leur…
Car le besoin d’ordre comporte des risques, en particulier lorsque s’installe la confiance aveugle qui remet à une autorité extérieure le soin d’y veiller. L’expérience des dictatures, en particulier celle de l’ordre nazi, rend nécessaire de concevoir la possibilité d’un ordre mobile capable de s’automodifier au fur et à mesure.
240 pages.

En quoi permet-elle une satisfaction infinie qui ne s’abîme pas dans la jouissance et s’oppose à l’envahissement brutal de la pulsion de mort ?
L’idée freudienne d’une sublimation « aux dépens » du sexuel doit-elle être remise en question?
Pour quelles raisons la sublimation occupe-t-elle en psychanalyse une place si importante ?
Notion psychanalytique indispensable pour comprendre l’articulation entre la vie pulsionnelle et les champs culturel et sociopolitique, la sublimation permet de penser les sentiments de tendresse et d’amitié, les interactions sociales et professionnelles, le souffle artistique ou littéraire, les réalisations techniques, scientifiques ou sportives… Construite par Freud et reprise tout au long du XXe siècle par de nombreux auteurs, elle demeure néanmoins insatisfaisante dans sa définition métapsychologique et fait aujourd’hui l’objet de thèses et de réflexions nouvelles que ce traité se propose de mettre en lumière.
608 pages.

336 pages.

Née de l'insatisfaction imposée par une civilisation qu'elle a elle-même contribué à générer, la sublimation est au centre de la réflexion sur la modernité dans sa dimension culturelle, éthique et politique.
429 pages.

Croire consiste-t-il à affirmer des certitudes ? En ce temps de résurgence des fondamentalismes, la croyance religieuse peut-elle se laisser travailler par le doute ? Ne risque-t-il pas alors de faire disparaître toute possibilité de confiance ? En mettant la foi à l'épreuve du doute, Sophie de Mijolla-Mellor se livre à une lecture psychanalytique stimulante de l'acte de croire. Loin de la répétition stérile des convictions, par-delà le savoir, " la confiance est toujours au bord du gouffre, dit-elle, et c'est précisément ce qui la rend rare et précieuse"
D'où vient le doute ? Le doute, souffrance ou plaisir ? La confiance, L'évitement dogmatique du doute, La jouissance de l'illumination, Entre doute et certitude : l'abstinence de l'âme.
123 pages.

Psychanalyste membre du IVe Groupe OPLF, Sophie de Mijolla-Mellor est professeur à l'Université Paris-Diderot, directrice de l'Ecole doctorale " Recherches en psychanalyse Elle co-dirige les revues Topique et Recherches en psychanalyse et elle est également l'auteur de nombreux ouvrages dont La sublimation (collection " Que sais-je ? " n° 3727).
127 pages.

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Articles
L'ordre mobile caractérise une structure en mouvement qui n'existe que temporairement et en fonction d'une impulsion qui se renouvelle en permanence. Car, accepter et même investir l'incertitude, constitue un changement radical de perspective consistant à considérer que c'est la quête qui compte et non la possession, formulation dans laquelle se résume le mécanisme de la sublimation. Aussi un "ordre mobile" apparait-il paradoxal, impliquant l'investissement de l'incertitude qui n'est pas la menace du chaos mais l'entrée dans le devenir. Plus que d'un ordre, il s'agit d'un accord, d'une "concorde" laquelle est toujours momentanée. On conçoit que l'exercice n'est pas aisé et ne peut se donner que comme un idéal et non une réalité acquise. Car tout idéal, quand il se rigidifie, peut-il avoir un autre destin que celui de l'étiolement dogmatique s'il ne sait pas adapter ses buts à la réalité ?
La lettre d’amour n’est pas seulement la lettre que l’on adresse à un être aimé, c’est une lettre uniquement consacrée à dire l’amour, parfois à l’avouer ou à le déclarer pour la première fois. Elle va décrire pour l’aimé les obsessions qu’il engendre, l’état de distraction et de béatitude comme la terrible souffrance d’être éloigné de lui. Dans l’espace vide de la séparation, la lettre reçue est une métonymie de l’aimé et, dans cette mesure, le fait qu’elle soit électronique lui enlève sa matérialité. Que l’on pense aux papiers de couleur voire parfumés des lettres d’amour de nos arrières grand-mères qui étaient en plus parfois accompagnées de fleurs séchées…
Mais la lettre d’amour ne supporte pas le délai. Si nous relisons les échanges épistolaires amoureux, pourtant précieusement conservés, nous pouvons être émus ou attendris mais il nous est bien difficile d’y adhérer aussi complètement qu’au moment où nous l’avons reçue. La comparaison avec la fleur qui se fane s’impose : l’intensité de la lettre n’est-elle pas alors dans son caractère éphémère, elle qui affirme en même temps que le sentiment qui guide la plume est éternel ?Le texto est en ce sens plus conforme à la réalité car, écrit dans la fièvre de l’instant, sitôt envoyé et sitôt reçu, il suscite le même en retour. Les amants s’inquiètent alors du moindre délai comme autant de preuves de l’indifférence de l’aimé mais ils connaissent en revanche l’extase lorsque, calendrier électronique faisant foi, les deux messages ont été simultanés, se sont croisés, chacun disant à peu près la même chose.
Rien n’aurait donc changé entre la boîte aux lettres désespérément vide et l’attente anxieuse du message sur le smartphone. Les mots qui ont été pesés, choisis, parfois relus par l’envoyeur vont être scrutés dans leurs moindres détails par le récipiendaire. Car l’espace n’est pas simplement le nombre de kilomètres qui sépare les amants, c’est aussi la distance entre le sentiment et son expression. Le double parcours qui va de l’émoi à sa traduction en mots puis du mot à sa retraduction en émoi est ce qui potentialise la lettre ou le message. Lettres d’amour, reçues, cachées, perdues, retrouvées après des années…
Comment les médias électroniques influencent-ils aujourd’hui ces échanges qui deviennent instantanés, parfois simultanés et en tous les cas sans trace durable ? Est-ce que la forme est en train de modifier le sens transformant du même coup le sentiment ? À partir de la psychanalyse, on envisage ici comment l’amour s’exprime dans les textos, les médias sociaux et s’ils remplacent les lettres d’amour.
On détruit toujours une culture spécifique par haine de l’autre qui en est l’origine et le garant parce qu’il impose grâce à elle ses modèles et ses valeurs. Mais ces équivalents de meurtres sont en soi la preuve de la valeur que les destructeurs attachent à ce qu’ils veulent éradiquer en les détruisant. Tout autre est le pourrissement de la culture quand le désir de beauté quelle que soit l’expression qui en résulte est rongé de l’intérieur par d’autres critères qui l’ignorent, comme celui de la rentabilité financière. La destruction de toute culture ne pourrait se faire que par l’annihilation du sens même de la notion de culture.
Parmi les différents destins psychopathologiques possibles, on a coutume, avec Freud, d'opposer la névrose, la psychose et la perversion. En proposant la notion d'aliénation, ou du moins en la reprenant dans un sens nouveau, Piera Aulagnier se situe au-delà des catégories psychiatriques rigides, dans une différenciation proprement psychanalytique entre deux types fondamentaux de conflits, soit le fait que dans la névrose le conflit porte entre le Je et ses idéaux, tandis que dans la psychose il se situe au sein même du Je lui-même, entre sa part identifiante et sa part identifiée, ce qui est vrai dans une certaine mesure aussi pour les perversions. C'est donc une troisième voie qui s'ouvre avec l'aliénation et que l'on peut résumer dans la tentative pour abolir le conflit lui-même.
L’auteur reprend et complète des hypothèses développées dans son livre La mort donnée (Paris, PUF, 2011) au sujet de la mort donnée comme acte individuel et comme acte collectif. Elle rappelle trois motivations principales soit : tuer pour une identité, tuer pour survivre, tuer par ivresse de la toute-puissance.
Derrière l’enfant réel gît une exigence démesurée : revivre avec un enfant issu de soi la relation idéale que l’on n’a pas connue – mais dont paradoxalement on garde la nostalgie – avec une mère elle-même idéale. Aussi le conflit ne manquera de surgir lorsque l’évolution de l’enfant le confrontera au fait qu’il n’est en réalité plus le même que le personnage auquel il était assigné à vie. L’incapacité à supporter la réalité et les limites de l’enfant conduit en retour à considérer la maternité comme une expérience qui requiert une réélaboration pulsionnelle. Celle-ci ne se limite pas à un refoulement des pulsions sexuelles et agressives mais implique leur sublimation.
L’arrogance s’accompagne d’une permanente démonstration de supériorité à l’égard de l’autre, destinée à le maintenir au niveau inférieur. On peut l’envisager sur un plan individuel mais aussi d’un point de vue sociétal et politique lorsque sont concernés l’esprit de caste, l’impérialisme, le racisme. Dans cet article, l’auteur montre à partir de l’analyse des textes des théoriciens du racisme (Boulainvilliers, Gobineau, Rosenberg) en quoi l’apodicticité de leurs arguments constitue en soi une violence arrogante.
Cet article, par l’exemple de Shéhérazade, développe une réflexion sur une féminité séductrice qui déjoue la pulsion de cruauté. Si les femmes narcissiques exercent un pouvoir sur les hommes, à l’image des fauves et des grands criminels, on voit comment la position de Shéhérazade dans la relation au roi va déjouer la pulsion au crime, dans un renversement de la situation initiale. La conteuse va produire un mouvement de métaphorisation chez le roi qui écoute les contes dans leur sens symbolique.
Premières lignes…
Freud, dans l'article ajouté en 1928 au « Mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient », notait que « l'humour ne se résigne pas, il défie, il implique non seulement le triomphe du Moi mais encore celui du principe de plaisir ». Avec l'assassinat des auteurs de Harakiri/Charlie Hebdo, qui avaient accompagné et exprimé l'esprit de Mai 68, c'est aussi toute une génération qui prend brutalement conscience du fossé qui s'est creusé entre elle et ces jeunes qui demandent aujourd'hui à croire et non pas à contester. Les slogans du temps passé, clamés contre toute vraisemblance et contre la réalité politique elle-même, ont pourtant eu un écho sinon un impact sociétal important…
L’ordre mobile est à penser comme une structure en mouvement qui n’existe que temporairement et en fonction d’une impulsion qui se renouvelle en permanence. Plus que d’un ordre, il s’agit d’un accord, d’une «concorde». L’auteur fait ici l’hypothèse que, face à la succession de l’angoisse engendrée par la peur du mouvement, et à l’instauration d’un ordre figé contesté par certains puis détruit, seule la capacité à construire un «ordre mobile» permettrait de sortir de cette tension permanente entre ordre et désordre.
L’héroïsme concerne le besoin de croire par le dépassement héroïque de la quotidienneté et la mort donnée puisqu’il s’agit du guerrier et son sacrifice. Il est aussi un exemple de la différence fondamentale qui existe entre l’idéalisation et la sublimation. Cette dernière dérive la libido attachée au Moi idéal de l’enfance dans une opération de deuil de l’omnipotence à laquelle se substitue une jouissance de l’acte alors que l’idéalisation, au contraire, inhibe le sujet par un projet trop lourd et irréalisable Or le propre du héros est précisément d’agir. C’est son geste que va conter la légende. Il devient ainsi un idéal mais pas pour lui-même, pour les autres qui vont même parfois en faire un demi-dieu. Ce problème est particulièrement crucial à l’adolescence en raison des processus massifs d’idéalisation qui se font jour à cet âge. L’adolescent doit renoncer à être l’enfant idéal que le parent avait vu en lui ou plutôt il doit lui prouver que c’est par d’autres voies que celui-ci avait imaginées pour lui qu’il va y parvenir.
Les conditions politiques d’un pays peuvent-elles modifier l’exercice de la psychanalyse ? La psychanalyse génère-t-elle chez ceux qui la pratiquent un mode spécifique d’engagement sociopolitique ? La psychanalyse a-t-elle les moyens de penser sa propre relation au politique ? On interroge ici dans un premier temps la perméabilité de la psychanalyse au sociétal et plus spécialement au politique non pas en fonction de la capacité de la psychanalyse à comprendre non les faits politiques eux-mêmes mais à partir de la position qu’elle adopte vis-à-vis d’eux. Dans un second temps, on montre, avec l’exemple de Rousseau et de Robespierre, que le fait de poser la pensée comme un acte lui restitue tout son poids, sa valeur et partant sa responsabilité historique lorsqu’elle devient un instrument de violence politique alors que son projet conscient visait essentiellement la construction du collectif selon des normes éthiques.
Depuis « Phantasme, mythe, corps et sens » à « Les mythes, conteurs de l’inconscient », la question du mythe n’a cessé d’interroger Jean-Paul Valabrega. Le mythe, ainsi qu’il le rappelle, ignore la chronologie. L’auteur souligne par ailleurs que dans le phantasme, le mythe, le rêve et le délire, il y a simultanément permanence d’un thème central et métamorphose des représentations traductrices de ce thème. Or précisément cette simultanéité contradictoire n’est pas rendue dans les théories sexuelles infantiles « typiques » dont nous parle Freud. C’est la raison pour laquelle, ainsi que je le développerai, il me paraît nécessaire de se référer, en amont des théories sexuelles infantiles, à un stade antérieur que j’ai appelé les « mythes magico-sexuels ». On peut donc prolonger la dyade Mythe/Phantasme, en une triade : Mythe/Phantasme/Théorie primitive.
1) ESTHER ET ASSUÉRUS
2) « UN ACCORD QUI N’A PAS BESOIN DE L’À-CORPS POUR ÊTRE »
3) LA RELATION PASSIONNELLE DANS LE TRANSFERT TELLE QU’UNE EX ANALYSANTE DE LACAN A PU LA THÉORISER
CONCLUSION
Il faut se demander si le compte rendu d’analyse, parce qu’il a pour matière la version que l’analyste lui-même se donne de cette expérience à deux, n’apparaîtrait pas au patient mis en cause bien éloigné de ce qui a été sa version personnelle de la même chose. Mais aussi s’agit-il bien de la même chose ? L’homme aux Loups, L’Homme aux Rats, Schreber, Sidonie Scillag, l’Aimée de Lacan et bien d’autres encore, qui étaient ces hommes et ces femmes que nous sommes accoutumés à considérer et à évoquer comme de véritables modèles, voire des morceaux fossilisés de théorie ? Qu’est-ce que le regard « historique » et non plus seulement clinique nous apporte les concernant ou nous révèle vis-à-vis de la rencontre avec l’analyste qui leur a valu d’être couchés non seulement sur le divan mais sur le papier ? L’Histoire dans sa dimension anthropologique et sociale rencontre ici ces histoires qui se réécrivent ainsi indéfiniment : celles des patients grâce auxquels la psychanalyse a pu s’inscrire.
La situation analytique, en modifiant l’équilibre des défenses du sujet, ne doit prendre que des risques calculés vis-à-vis d’un moindre mal, perspective qui situe l’« analysibilité » non pas en termes de capacité du sujet vis-à-vis d’un « ça parle », mais en fonction de la place relative des désirs inconscients de vie et de mort qui l’habitent. On évoquera ici l’évolution de la pratique analytique des psychotiques à partir de l’angle particulier de la théorisation qu’en propose Piera Aulagnier avant et après sa rupture avec Lacan.
Le « coup de foudre » qui signe la puissance des affinités électives repose sur la fascination de chacun des protagonistes face à leur mouvement de dessaisissement narcissique envers l’autre. Mais, dès le moment où un couple a constitué une unité isolée, il court le même risque d’étouffement que l’individu et il lui faut sortir de soi pour ne pas tomber malade par stase libidinale, autrement dit par ennui. L’addiction au risque d’aimer à nouveau ailleurs se présente alors, conséquence de l’incapacité à élaborer au sein du couple ce qui peut tenir la place de l’autre. Partant de Goethe et de Stendhal, on interroge ici l’incapacité à se détacher du risque passionnel en la confrontant à la nécessité qu’éprouvent certains sujets de miser leur vie pour la vivre intensément. Face à cette quête narcissique infinie, l’objet se limite à sa capacité de faire défaut, ce qui le rend apte à figurer à l’extérieur du Moi le manque autour duquel il s’organise.
Le processus de saisie et de traduction de l’inconscient dans la cure réside en fait dans la copule: une saisie sans traduction déboucherait sur un passage à l’acte et une traduction interprétative sans saisie, c’est-à-dire sans mobilisation libidinale de l’analysant et de l’analyste, serait un rabâchage obsessionnel à visée défensive. On voit que l’espace de l’analyse et donc de l’alliance thérapeutique s’en trouvent clairement délimités: quelque part au croisement entre l’émotion érotique et le plaisir de pensée, faisant de l’intellectuel hystérique un sujet particulièrement apte à la démarche analytique. Mais, dans quelles conditions peut advenir de manière thérapeutique le pacte sur lequel repose la cure? Repartant de la notion de «Moi malade» ce texte développe deux notions essentielles: la vérité, dont on sait qu’elle est pour Freud le seul élément éthique de la psychanalyse, et la confiance ainsi que ce sur quoi elle porte.
L’objectif de cet article est de tenter de faire lien entre la relative banalité du fantasme d’emprise qu’illustre le mythe de Pygmalion et la folie du prédateur pédophile captivé par des traits minimes qu’il esquisse au passage de certaines préadolescentes. Il va se donner un droit parfois illimité sur cet objet qui incarne son fantasme mais celle sur qui tombe son choix n’a pas d’autre réalité pour lui que l’apparence qu’il lui donne. Elle devient un fétiche vivant qu’il va modeler à sa manière et dont la fonction principale est de lui permettre de continuer à ignorer sa haine des femmes et sa rivalité indépassable avec la mère qui, elle, peut mettre au monde des enfants. Ce texte réunit plusieurs perspectives hétérogènes: la question esthétique du lien entre le créateur et son œuvre, la question psychosociologique et historique interrogeant la norme générationnelle dans la relation amoureuse, et surtout la question psychopathologique, éthique et juridique du séducteur pédophile.
La violence organisée, telle qu’elle se déploie dans la guerre, s’oppose t’elle à l’ordre sclérosé pour créer l’équilibre des contraires sur lequel se fonde l’harmonie? Est-elle un phénomène «juste» selon l’ordre de la Nature ou bien une regrettable exception? La liaison entre la question du Juste et celle de la guerre va bien au-delà de savoir s’il existe des critères qui permettraient de décréter que telle ou telle guerre est ou non juste tant dans ses motifs que dans la manière dont elle se mène.
Ouverture au sujet de l’éclairage à la fois historique et culturel de la question du statut et de la réglementation de la psychanalyse en Europe. Car, débattre du bien fondé des diverses solutions trouvées, c’est aussi tenter de voir si quelque lumière peut nous venir de leur rapprochement et de leur comparaison.
Article déjà paru dans le numéro 28 de Topique en 1981
Interlignes
Et figurant dans les actes publiés en ligne .
Conférence débat 10 Octobre 2009
Cet après midi de travail avec Sophie de Mijolla sur « Le choix de la sublimation » était propice à penser rêver; des interrogations venues au fil de l’écoute nous faisaient voyager dans diverses théorisations, productions culturelles, et même la vie quotidienne.
La conférence de Sophie de Mijolla, riche d’une pensée nourrie d’une longue réflexion sur le sujet, a été suivie de trois interventions : René Péran abordant ce concept par rapport au travail de l’analyste dans sa pratique avec ses patients, Jean-Claude Guillaume se référant davantage à l’analyse avec les enfants et aux modèles de la construction psychique, Robert Colin faisant ressortir la notion d’idéal d’action à partir de deux références culturelles.
Il était donc question de cerner le concept de sublimation dans les registres où ce processus est à l’œuvre, de montrer comment il s’agit d’un choix et d’en exposer le mécanisme.
Compte rendu de la conférence de Sophie de MIJOLLA
Dans un premier temps, la conférencière s’attache à définir ce que recouvre ce concept de sublimation, à partir des premières définitions qu’en donne Freud.
La sublimation est l’un des destins de la pulsion, les autres étant le refoulement, le renoncement ou la satisfaction pulsionnelle directe. Elle est l’une des voies possibles de la transformation de la pulsion. Elle touche à son but et à son objet. « Elle apporte à la fois la satisfaction de la réalisation pulsionnelle, à laquelle s’ajoute comme effet un surcroît d’estime de soi sans laquelle cette réalisation serait vécue comme aliénante. » Pour Freud la sublimation s’accompagne de l’anoblissement des contenus, ce qui la rapproche de l’idéalisation, mais il dit aussi qu’il ne faut pas les confondre. C’est un mouvement subjectif qui se fait au nom du plaisir que le sujet va y trouver et ne dépend pas d’un jugement de valeur extérieur, qui ne viendra (ou pas) que dans un deuxième temps, ni de la nature de l’activité. Cette dimension du plaisir la rapproche de la perversion dans la mesure où, au départ, ni la sublimation, ni la perversion n’entrent dans un système éthique.
Mais elle a aussi une ressemblance avec le jeu enfantin, « partageant sa liberté, sa gratuité et son sérieux. »
Si la sublimation est un des destins de la pulsion, elle est aussi « un choix du sujet »; choix dans la mesure où la sublimation est ouverte à tout moment (de même qu’est également possible la désublimation). « Les patients en analyse viennent découvrir et reconnaître les déterminations inconscientes qui les dépassent et les mènent, les reconnaître pour y repérer le moment où eux- et personne d’autre à leur place-ont décidé d’y glisser ». Les choix de la névrose ou le saut dans le somatique se font sans nous, le travail psychanalytique permettrait de les modifier, de faire en sorte que d’autres voies soient possibles, mais il n’y a pas toujours effet de changement, reste une meilleure connaissance de soi. « C’est toujours d’Éros que provient la sublimation, mais il n’a pas toujours la possibilité de l’imposer », dit S. De Mijolla (dans « La sublimation » Que sais-je ? au chapitre sur la sublimation de l’agressivité). La sublimation est l’une de ces voies ouvertes par le travail psychanalytique, sans en être le but: « Le but de la psychanalyse est donc bien la levée des refoulements; le reste, la sublimation et, dirait-on avec Lacan, la guérison, viennent « de surcroît », c’est à dire non pas comme un luxe inutile mais comme une possibilité qui s’ouvre sans être visée directement comme telle. »(« Travail de l’analyse et sublimation » dans « Le choix de la sublimation » p.324).
De quoi procède la sublimation?
La théorisation de Freud ne suffit pas à cerner ce concept de sublimation, même si à une première définition de la sublimation comme désexualisation du but de la pulsion et valorisation sociale de l’objet, une autre suivra : sublimation par l’intermédiaire d’un retournement de la libido sur le Moi pour ensuite être réinvestie sur un autre objet, ce que Freud rapproche du processus de deuil. Ce qui est mis en jeu dans le choix de la sublimation est du même ordre que le travail psychique du deuil, « le même mouvement qui conduit non seulement à redistribuer les investissements objectaux, mais aussi à remodeler l’équilibre interne du Moi lui-même ». Ce qui est inaugural dans le processus de sublimation, ce qui est perdu, ce n’est pas l’objet d’amour selon la dynamique de l’étayage qui fait choisir à l’infini des substituts de « la mère qui nourrit » et du « père qui protège », mais « c’est le Moi lui-même sous la forme de son instance primitive omnipotente infantile telle qu’elle perdure chez l’adulte: le Moi-Idéal ». Ce qui a été perdu c’est la qualité idéale du Moi.
« His majesté the baby » est appelé à choir de son piédestal de façon plus ou moins progressive, plus ou moins accidentelle, et tendra toute sa vie vers des retrouvailles impossibles.
Le Moi-Idéal subit toutes les blessures narcissiques qui ne manquent pas de survenir au contact de la réalité venant douloureusement lui rappeler « sa petitesse qu’il vit alors d’une manière névrotique comme une distance impossible qui le sépare de lui-même. »(« Le choix de la sublimation » Sophie de Mijolla, p 406)
A partir de là divers choix sont possibles:
Choix de l’inhibition par rapport au Moi Idéal; choix de la névrose obsessionnelle; de l’idéalisation; de l’aliénation; de l’addiction; choix paranoïaque; choix délirant; choix pervers.
La sublimation est un autre type de choix, qui permet de « substituer au Moi- Idéal, qui s’est avéré illusoire, un objet, une activité, une œuvre que le Moi donnera pour sienne. »(« Le choix de la sublimation », S. De Mijolla p.354) Cette image nouvelle d’un Moi en devenir tend à remplacer non l’objet idéal mais le Moi Idéal, s’imposant au Surmoi comme moyen de gagner son estime.
Le processus sublimatoire s’inscrit dans une durée et dans l’espace d’un travail : investissement d’un temps futur et du travail pour y parvenir, identification à un projet auquel, tenant compte d’un principe de réalité, il va falloir ajouter la recherche des moyens pour le mener à bien.
S. de Mijolla termine sa conférence en disant que dans la sublimation il ne s’agit pas tant de l’abstinence sexuelle que de « l’abstinence de l’âme qui sait préférer la quête de la vérité plutôt que la vérité toute faite », ce qui suppose le deuil des certitudes.
Discussion et commentaire
La discussion s’engage à partir d’un commentaire sur le jeu dans le travail avec les enfants. Dans ce domaine, la sublimation est indissociable du jeu. Celui-ci fait en général appel à la manipulation des objets matériels.
On peut voir des mouvements sublimatoires dans la psychose et même dans l’autisme, avec mise en œuvre des auto-érotismes. Un exemple clinique en est donné : le cas d’un enfant psychotique qui, de répétition en répétition, avec la compétence qu’il avait de passer de mode en mode, comme de mettre en tableaux toutes ses connaissances, finit par dire au psychiatre un jour qu’il a calculé la quantité d’amour qu’il y a entre le directeur (son thérapeute) et lui (le psychiatre) sous forme d’un pourcentage. Ainsi le fantasme sexuel, qui est celui de l’enfant, a fini par trouver un chemin pour s’exprimer et pour être pensé à travers des objets de sublimation qui étaient dans ce cas des concepts.
C’est grâce au dispositif thérapeutique, à l’attention et à l’écoute d’un autre, mais aussi, dans ce cas, à la présence d’un troisième dans l’institution, que les auto-érotismes ont pu subir une transformation qui en elle-même procède de mouvements sublimatoires successifs.
Une autre séquence clinique est évoquée, dans laquelle on peut voir que le mouvement sublimatoire a pu se produire à la faveur d’une levée du refoulement dans la situation analytique.
A la question posée :" comment penser la sublimation dans le rapport transférentiel?", S. de Mijolla nous renvoie au chapitre « Travail de l’analyste et sublimation » dans son livre et ajoute une remarque : le transfert implique en permanence la sublimation ; la sublimation doit être présente d’abord chez le psychanalyste, sinon c’est qu’il ne s’intéresse pas ou bien qu’il cherche la confirmation de sa théorie. Il est souhaitable que le psychanalyste soit capable de remettre en chantier les certitudes qui l’ont amené dans le fauteuil avec chaque analysant, de les remettre en jeu dans chaque cas. La sublimation implique en même temps une extrême déréliction (qui correspond à ce que peut vivre l’enfant à l’instant où il réalise que le Moi Idéal s’écroule). Cela ne peut marcher que s’il y a plaisir partagé.
Une brève discussion s’engage sur le processus de sublimation et « les sublimations »: Le processus comme capacité de réception et de transformation par un aller retour dans la dimension transféro/contre-transférentielle; les sublimations comme instants qui se succèdent, avec des choix, des options, et ce qui va être déposé à l’issue du choix et son devenir. La chose créée fait peur à son créateur par rapport à son devenir de créateur ; va-t-il se figer dans l’objet créé, comme dans le mythe de Pygmalion, ou continuer la recherche?
On peut dire que le processus de sublimation s’inaugure du manque et, à propos de l’exemple choisi par Lacan: l’activité du potier qui, en même temps que le bord du vase, crée le vide central, on pourrait citer S. de Mijolla: « Loin d’épuiser la source libidinale où elle puise l’énergie sublimée, la sublimation l’entretiendrait au fur et à mesure, assurant une sorte de néogenèse de l’énergie. » (Dans « La sublimation » Coll. Que sais-je ?)
Enfin une référence littéraire qui illustre remarquablement comment ce processus de sublimation en tant que, chez l’auteur, projet d’écriture, s’est initié : on ne peut que relire Proust avec plaisir dans le premier chapitre de « Combray » ( « A la recherche du temps perdu »), autour du « baiser de maman », puis de ce moment unique de la lecture de "François le Champi" et du deuil douloureux qui doit en être fait. Le projet d’écriture, l’écriture, lui permet de retrouver cette trace, de recréer ce qui, sinon, ne cesserait pas de se dérober.
Compte rendu de l’intervention de R. Péran (voir aussi l'article : L'IMMUABLE CONTINUITÉ DE L'ÊTRE)
L’immuable continuité de l’être)
René Péran, dans son intervention, va théoriser à partir du lien qu’il établit entre sa réflexion sur le processus de sublimation tel que Sophie de Mijolla en parle dans son livre, et la clinique psychanalytique, à partir d’un moment particulier d’une cure analytique.
Il commence par évoquer la difficulté d’attribuer au phénomène sublimatoire des « contours métapsychologiques » ; il s’agirait pourtant d’une dynamique essentielle dans la cure. Nous sommes parfois confrontés à certaines formes de destructivité qui peuvent, ou non, trouver dans la rencontre transfert/contre-transfert une issue favorable au déroulement de la cure.
De surprenants mouvements de la cure, instaurant ou renforçant un principe de plaisir, permettraient cela. En effet, comme le dit S. de Mijolla : « Sublimer la pulsion de destruction implique que le processus sublimatoire s’applique non pas au matériel libidinal attaché à Thanatos mais à ce qu’Éros en fait. »
C’est d’un tel mouvement sublimatoire dans le transfert/contre-transfert, avec une patiente s’appuyant sur l’humour pour se dégager de l’emprise maternelle, que R. Péran va faire état dans son exposé clinique.
Sa réflexion l’amène à repenser la notion de transformation qu’opère le processus de sublimation au niveau de l’objet, de la pulsion et des liens intersubjectifs « qui passent aussi par une transformation de l’autre »
La libido, retirée à son objet sexualisé puis rabattue sur le Moi et travaillée par celui-ci, serait l’objet d’une « transmutation » ( à ne pas confondre ave symbolisation). R.P. cherche à se représenter ce que peut être cette transmutation. Le processus sublimatoire, dit-il, évoquerait plutôt une concomitance, une coprésence ou une rencontre hallucinatoire entre un donné et un construit-ou plutôt un interprété.
Mais le mouvement sublimatoire n’est pas une simple irruption hallucinatoire, ni même la capture et le bornage par contrainte de cette hallucination dans un objet idéalisé ou un fétiche. On pourrait parler de « trouvé-créé » ; dans ce cas le produit de la sublimation serait un objet présenté par l’Autre, comme la mère présente le sein dans ce mouvement où le sujet est en train de l’halluciner, faisant naître chez l’enfant l’illusion de l’avoir créé. La libido est suffisamment mobile pour ne pas adhérer à la matérialité des objets, elle investit la représentance de la pulsion plus que les objets proprement dits. C’est la représentation qui est l’objet de la libido désexualisée, laissant les objets utilisés dans leur matérialité pour ce qu’ils sont, ce qui explique le caractère substituable des objets. Il est nécessaire pour cela d’avoir renoncé à la dimension hallucinatoire qui rive la représentation à l’objet qu’elle représente, ce que Pygmalion et « l’homme au sable » ne peuvent pas faire, l’animisme prenant le pas sur le rapport suffisamment distancié qu’un créateur doit avoir avec sa création.
Si l’illusion première du « trouvé-créé » est nécessaire, la désillusion l’est tout autant et va accompagner le processus de désidéalisation
Dans le cas clinique présenté, il décrit un moment sublimatoire dans lequel l’acceptation d’une modification du cadre temporel, « reprise, différée, réservée » (ce qu’il appelle une « séduction bien tempérée ») a joué un rôle. La représentation idéalisée de l’analyste ne met pas sa patiente à l’abri de la déception occasionnée par l’introduction de cette temporalité. La satisfaction différée, le maintien du cadre par ailleurs et de la règle fondamentale risquaient dans ce cas de générer le morcellement, voire de déchaîner la destructivité. » Car « dans cette opération de désidéalisation, ce qui est délicat c’est précisément le « Négatif », l’effet du non-sexuel non-lié contenu jusque là par des agis.» L’intérêt soutenu de l’analyste, son écoute, l’investissement des images proposées par la patiente ont permis que « nous expérimentions l’illusion de nous comprendre ». La « détachabilité » passe par cette « continuité de la représentance » et suppose l’appui sur une figure du tiers que l’analyste a représentée « sous la forme combinée d’une séduction tempérée et d’un obstacle garant de l’expérience analytique. »
Cette position tierce de l’analyste est nécessaire au transfert de la représentance sur la parole en séance, mais ne suffit pas à en rendre compte. Se trouve aussi convoqué, à ce moment charnière de la cure en question, le surmoi dont parle Sophie de Mijolla dans son livre: « Un surmoi paternel qui protège », Surmoi qui se laisse quelque peu distendre dans ses limites, donnant le sentiment d’être compris.
L’issue sublimatoire - et non la fusion ou l’arrachement d’avec l’objet idéalisé - reposerait sur cet aspect du Surmoi acceptant la dimension transgressive de la psychanalyse qui porte sur la représentance : « on peut tout penser, tout se représenter, à condition de contrinvestir l’agir ».
R. Péran souligne enfin l’importance de la régression formelle de la pensée, « travail sur la représentance à deux psychismes régressés », qui produit une « chimère » au sens de De M’Uzan où ce qui surgit de la rencontre du langage pictural et du langage de l’interprète (Piera Aulagnier) aboutit à des représentations-objets utilisables dans l’analyse. Ce biais de la régression viserait-il à retrouver un langage fondamental qui réunirait l’analysant et l’analyste autour d’un même éprouvé de fusion ?
Ce type de rencontre permet de contre-investir la détresse liée à la prise de distance d’avec l’objet idéalisé.
Ces mouvements sublimatoires dans l’analyse permettent de « relancer le plaisir de penser propre à la visée investigatrice de l’analyse ». R.Péran conclut par une citation de Raymond Cahn considérant que le processus sublimatoire dans la cure est une aide précieuse au « Transfert sur la parole » : « La parole dégage le Moi de la gangue hypnotique et de la confusion avec l’objet. » (Raymond Cahn, RFP LV 091)
Discussion et commentaire
La discussion qui suit cette intervention porte sur l’intérêt, pour l’analyste et pour sa patiente, de comprendre ce qu’elle essayait de faire passer de manière très agressive, puis sous forme d’humour, intérêt qui induit autre chose chez la patiente, par une transmutation.
Importance de l’investissement de l’écoute chez l’analyste. La sublimation serait liée à ce qui a pu se transmuer à la faveur de la capacité sublimatoire de l’analyste. Car le risque, souligne R.Péran, c’est l’ennui, il fallait ne pas se désintéresser, condition pour qu’ait lieu le travail de transfert/contre-transfert qui prépare le mouvement sublimatoire.
Dans le moment clinique évoqué, il s’agit de ce que permet la patiente, par son investissement de la parole (indissociable de l‘investissement de l‘écoute de l‘autre, l‘analyste) : du dire d’un acte « sous-tendu par l’humour » et remplaçant l’acte : « elle se contentera de m’en parler avec cette capacité nouvelle à sortir d’elle même ». Il semble que l’acte en question est devenu de l’humour après coup, entre les deux protagonistes de la situation analytique, parce que l’analyste l’a entendu et soutenu comme tel, grâce à l’interprétation qui en a été faite, et aussi à ce qu’on pourrait appeler la bisexualité psychique de l’analyste.
Moments de trouvaille, d’invention à deux, accordage et décalage, surprise face à de l’inconnu, de l’étrange, qui saisissent l’analysant aussi bien que l’analyste et tissent dans la parole un vêtement séparateur supportable.
Résumé de l’intervention de J.C. Guillaume
La sublimation. Voir aussi l'article : "À PROPOS DU CHOIX DE LA SUBLIMATION"
Le livre dense et argumenté de Sophie de MIJOLLA peut laisser, après lecture, face à un paradoxe : d’un côté l’importance de la sublimation dans la pensée psychanalytique, de l’autre la difficulté de l’inscrire en tant que mécanisme, dans la cure elle-même… Une « présence-absence » stimulante pour la pensée et générant les quelques associations suivantes, issues de la rencontre avec le texte, à la fois remarques et questions…
La sublimation apparaît, au fil des pages, comme un concept très imprégné du mythe judéo-chrétien : passage du solide au gazeux dans son origine chimique, mais aussi du corps à l’esprit, élévation depuis le sol, le limon, nous renvoyant à l’origine de l’homme… Pourrait-on l’entendre alors comme ouverture des voies de la psyché, dans le modèle de civilisation qui est le nôtre, invitant à la spiritualité, mais, précisément, au prix d’un effacement du sexuel… Cette forte valence culturelle de la sublimation lui donnerait alors une valeur de contenant pour tous les mécanismes concourant à la construction psychique : symbolisation, abstraction, idéalisation, les côtoyant tous, sans pour autant s’y substituer. Point d’aboutissement d’une pensée civilisée, elle deviendrait alors le lieu des objets culturels, quelle que soit leur nature, capable de permettre à chacun de s’inscrire dans le monde qui l’entoure. Le choix, dans sa dimension consciente et inconsciente, conduirait chaque individu vers un modèle de « civilisation » particulier… On peut comprendre alors certaines positions de FREUD, associant sublimation et désexualisation, même si la clinique d’aujourd’hui nous montre bien que tout investissement d’objet garde une dimension sexuée ; seule change la nature et la forme, voire l’utilisation de l’objet et le rapport à la jouissance qu’il autorise. En reposant clairement cet aspect essentiel, Sophie de MIJOLLA interroge aussi le mécanisme sublimatoire, en particulier dans ses rapports à la perversion ; d’où cette autre question : la perversion utilise-t-elle les « objets de la sublimation » comme appui pour affirmer sa théorie du monde, le mécanisme sublimatoire lui-même s’engageant davantage dans une construction différenciée, complexe, où le choix autoriserait un certain degré de « fantaisie »… L’hypothèse terminale du livre, caractérisant le mécanisme sublimatoire comme un processus de ré-érection du moi dans le moi, grâce au travail de deuil du moi-idéal, apparaît tout à fait originale et pertinente, en résonance avec la clinique. Reste alors, pour le psychanalyste d’enfant, la question des origines de la sublimation, des conditions qui pourraient paraître nécessaires, sinon suffisantes, pour que le processus s’engage…
Pourrait-on penser alors à la transmodalité du bébé, capacité de passer d’un sens à un autre pour définir un objet, au transitionnel, dans ses rapports à l’environnement, proposant à l’enfant un autre-que-soi, pour qu’il puisse, durant l’absence garder la cohérence de son monde interne, à la symbolisation et à la transformation indispensable à la genèse d’un appareil à penser, à la pulsion épistémophilique, moteur du désir de connaître et de découvrir, mécanisme ouvert précocement par une fonction de pensée parentale riche et adaptée.
Autre interrogation : qu’en est-il de la sublimation chez l’analyste, des constructions de sa culture analytique, de ses théories, face à certains patients qui, tel l’aigle attaquant sans cesse le foie de Prométhée, pour reprendre les exemples du livre, mettent à mal la capacité de penser, de séance en séance ? Sans doute convient-il alors de désublimer, sans libérer les excès d’Héraclès, de déconstruire nos modèles, pour renouveler nos « choix » en restaurant le plaisir de penser et de sublimer au sein même du transfert…
Voici les quelques pensées et questions, inspirées par ce travail passionnant de Sophie de MIJOLLA qui en reprenant ce concept, ouvre à la réflexion des voies nouvelles.
J.C. GUILLAUME
Discussion et commentaire
La discussion s’engage sur le rapport de la sublimation à la perversion : dans la sublimation, comme dans la perversion, on prétend ne rien se laisser interdire par rapport à son plaisir ; c’est une réalisation qui contourne les interdits. Ce qui les différencie, nous dit Sophie de Mijolla, c’est qu’avec la perversion on est dans la fixité, le déni, le désaveu ; elle en donne des exemples : le mythe de Pygmalion, la littérature de Nabokoff ; tandis que la sublimation se développe dans l’ouverture, la transformation, l’accueil de l’inattendu, le renoncement à la maîtrise ; elle est beaucoup plus simple, directe, primaire, alors que la perversion est plus compliquée. La sublimation est, au départ, enfantine ; si l’adulte la pratique, c’est qu’il la retrouve. Ce que Winnicott envisage quand il dit que, d’une certaine manière, le travail chez l’adulte se situe dans le prolongement du jeu de l’enfant, ce qui rejoint la notion de transitionalité. Sophie de Mijolla nous donne l’exemple du passage d’un fonctionnement sublimatoire à un fonctionnement ou une utilisation perverse de l’objet de la sublimation, celui du hacker : il y a une part de sublimation dans le jeu, la recherche, puis son utilisation perverse par lui-même ou un autre.
Une autre façon de parler du mouvement de la sublimation serait qu’elle comporte la capacité à ce que quelque chose résiste au démantèlement dans ce moment où « je pense que je vais là, mais c’est par là, ailleurs que je vais. » Entre les deux il faut faire face au démantèlement. Par exemple dans la peinture, il y a transformation entre le projet initial et l’aboutissement. Comment comprendre ce terme de démantèlement ? Peut-être en le rapprochant de la désublimation, dont parle J.C. Guillaume, que l’analyste doit savoir accepter dans certains moments de cure analytique ; si on désublime, dit-il, que devient-on ? Surgissent des affects dans le contre-transfert et, dans le registre narcissique : « je n’ai rien à mettre à la place », une réaction dépressive là où il y aurait à créer dans le domaine du partageable. Le démantèlement serait-il lié au pulsionnel libéré dans ce moment d’égarement où l’inattendu nous déroute, dans lequel l’objet nous échappe? Résister au démantèlement serait-ce alors la capacité à se laisser travailler par ce qui, au fond, relève d’un choix inconscient ?
La sublimation est un mécanisme permanent, d’appui vivant, à réinstaller sans cesse.
Compte rendu de l’intervention de Robert COLIN
Sublimation et idéal d’action
R. Colin, reprenant deux références culturelles, Hamlet et Léonard de Vinci, analysées par S. de Mijolla dans son livre, met en évidence la notion d’ « idéal d’action » qui soutient le travail de sublimation.
La finalité de l’action, dit-il, comporte le déroulement de l’acte et l’aboutissement final, mais aussi les représentations-but conscientes et inconscientes et la formation d’idéal, « institution du Moi établi dans le Moi, qui concentre en un précipité d’identifications, les aspirations les plus puissantes. »
Pour Freud, Hamlet est un névrosé que la culpabilité œdipienne immobilise.
Hamlet diffère l’action qui lui est prescrite par le spectre, il ne lui obéit pas aveuglément, prend le temps de la réflexion, de la perlaboration, en lien avec les autres. Pourtant il finira par se jeter dans l’action finale et venger son père, au prix de la mort tragique de tous les protagonistes de la pièce, exception faite de son ami fidèle Horatio chargé de transmettre la vérité aux hommes.
R.Colin émet l’hypothèse que l’activité sublimatoire se situerait là autant dans l’accomplissement final de l’action que dans le temps préalable de perlaboration « si proche du travail de mélancolie où domine la déception. »
« L’idéal d’action de Hamlet est élevé et ne s’accoutume pas à un tel climat de trahison, de faux sentiments et de fausses amitiés. L’idéal d’action peut se confondre avec un idéal de grandeur et dévoiler alors une préoccupation conquérante dont l’envers serait la crainte de l’inhibition. Le choix devient alors celui du grand homme qui aspire à exercer une influence puissante sur les hommes et sur leur temps. Mais l’idéal d’action dans le champ de la sublimation ne peut-il pas contenir d’autres ambitions moins politiques et plus introspectives ? »
R. Colin porte ensuite son regard sur les peintres, en commençant par Léonard de Vinci et l’analyse que nous en donne Freud, d’après laquelle ce grand peintre aurait été un exemple d’inhibition qui touchait autant à sa vie sexuelle qu’à son activité artistique, paralysait son aptitude à décider et avait tendance, pourrait-on dire, à l’excès de prudence qui lui faisait différer l’action. Il choisit trois des hypothèses avancées par Freud dans son étude :
- l’hypothèse œdipienne, avec le jeu de construction identificatoire au père en négatif et à la mère en positif ;
- l’hypothèse pulsionnelle : Léonard était animé d’une passion transformée en poussée de savoir et passait plus de temps dans l’investigation que dans la réalisation de ses tableaux. Pour Freud, l’investigation aurait pris la place de l’action, de la création. Mais l’investigation serait-elle dénuée d’action ? Peut-être que Freud cherche à distinguer deux sortes de sublimations : la création artistique et l’investigation savante.
- l’hypothèse topique : la sublimation par l’intermédiaire du Moi, formulation que S. de Mijolla reprend et développe dans sa théorisation. Otto Rank, dans son article de 1911, Une contribution au narcissisme, parle de « lien profond entre l’art du portrait et une forme de sublimation de l’amour narcissique ».
Pour illustrer cette idée de sublimation de l’amour narcissique, R. Colin donne la parole aux peintres :
Léonard de Vinci : « Toute particularité de la peinture répond à une particularité du peintre lui-même…Il me semble qu’il faut penser que l’âme, qui régit et gouverne le corps, détermine aussi notre jugement avant même que nous l’ayons fait nôtre… ; ce jugement est si puissant qu’il meut le bras du peintre et l’oblige à se copier lui-même. »
Zoran Music : « Quand je peins un autoportrait, je ne le peins pas grâce à un miroir, mais il naît du centre, je me connais depuis mon centre. Si je me mettais en face d’un miroir, je ne copierais que le masque de moi-même. »
Discussion et commentaire
S. de Mijolla se demande pourquoi les psychanalystes n’ont pas eu le recul nécessaire pour s’opposer à Freud, pour dire qu’on ne peut parler d’inhibition chez Léonard. Freud se détourne de la voie plus lucrative et plus valorisée du médecin neurologue pour se laisser séduire par la psychanalyse, l’investigation psychanalytique ; il pense à lui quand il parle de Léonard de Vinci.
La discussion porte ensuite sur le désintérêt de Freud pour les peintres modernes, les musiciens et les surréalistes qui étaient pourtant ses contemporains. Il a une idée du « désemparement » produit par l’œuvre d’art sur le spectateur ou le lecteur, mais il dit que cela ne fonctionne pas ainsi pour lui. Comment Freud est-il malmené au point de vue des enjeux de la sublimation ? Pour lui il fallait que ce soit intégrable, rattachable à un langage scientifique. Freud s’intéressait à des domaines comme l’archéologie, la littérature, les mythes, les religions, dont il avait acquis les connaissances dans sa jeunesse. L’Italie, nous dit S. de Mijolla, était un lieu de retrouvailles par rapport à son enfance, C’est la jubilation de lui-même qu’il retrouvait dans ces œuvres anciennes.
Mais peut-on, même quand on s’appelle Freud, s’intéresser et approfondir dans tous les domaines ? C’était aussi, pour lui, une question de temps. Le désemparement, il l’éprouvait peut-être à certains moments dans son investigation de la psyché humaine. Il y avait, de plus, l’aspect politique de la psychanalyse : Freud cherchait, mais aussi il bouclait, maîtrisait. Les surréalistes risquaient de le sortir de là.
Sa cécité, dit S. de Mijolla, se manifestait surtout à l’égard de la musique, même ancienne, car, avec la musique, il courait le risque de l’irruption de l’affect en direct. Ce qu’il nous a donné nous permet de faire autre chose.
Suit une discussion reprenant l’aspect politique de la psychanalyse et le basculement possible de la sublimation dans la perversion. La psychanalyse fonctionne sur deux registres : d’une part la recherche et la prise en charge, le soin, d’autre part la mainmise politique. La correspondance était beaucoup un choix politique, il fallait convaincre, démontrer l’intérêt de la psychanalyse, sa légitimité, faire des adeptes ; dans beaucoup de ses écrits on peut voir Freud user d’une certaine prudence politique. Qu’en est-il actuellement ? On a hérité de cet aspect politique de la psychanalyse, on le reprend, on le remet en acte.
Dans le domaine de la psychanalyse, le jeu de la maîtrise constituerait-t-il un basculement pervers ?
Enfin une dernière touche artistique : les artistes rivalisent avec la psychanalyse au regard de la tentative de reconstruire le Moi dans le Moi.
R. Péran nous parle de Francis Bacon qui mettait une plaque de verre devant ses peintures pour que le spectateur puisse se refléter dans ses œuvres. Ce qui me semble être une bonne métaphore de ce qui s’est déroulé pendant cet après-midi de travail autour du « choix de la sublimation » avec Sophie de Mijolla.
Chantal Vénier